Pour ce 5e épisode de l'émission « On Air » d'Ecomnews, 10 questions de 2 minutes pour décrypter les grands enjeux de l'architecture urbaine, Ecomnews recevait Jérôme Bouzeran, architecte nîmois fort de 36 ans d'expérience et fondateur de Dune Architecture. Ville durable, crise de l'immobilier, intelligence artificielle : un spécialiste lucide sur les défis qui redessinent son métier. Interview vidéo vérité.
Le nom dit beaucoup de l’homme. Dune Architecture — créée en mars 2024 après deux précédentes structures, Architecture 866 puis Mustang Architecture et Design — porte en elle la philosophie de son fondateur : « La dune, pour moi, c’est une courbe. J’adore Saint-Exupéry, le Sahara, ce contraste entre le jaune et le bleu. Et puis je suis un produit des années 70, un geek qui adore Star Wars — Dune, c’est aussi une œuvre littéraire et cinématographique. Cela cochait plein de cases. »
Auteur de réalisations emblématiques à Nîmes, dont la rénovation de l’Office du Tourisme en 2018, avec Mustang Architecture et Design, dans un bâtiment du patrimoine sauvegardé, Jérôme Bouzeran est de ceux qui regardent leur métier en face, sans langue de bois.
La ville face au climat : un chantier de 30 ans
La question climatique est au cœur des préoccupations de l’architecte. Mais il se méfie des réponses trop rapides. « Intégrer une ville qui va respirer, cela ne peut se faire qu’au départ d’une évolution de l’urbain. Avec des villes qui ont un passé historique, c’est un peu plus compliqué. »
À Nîmes, où le patrimoine pèse lourd, la marge de manœuvre est étroite. « L’enjeu, c’est de faire rentrer le végétal, de faire que les bâtiments soient respirables pour générer un flux de ventilation. Mais l’isolation parfaite n’existe pas — et si un bâtiment est trop isolé, il ne respire pas et s’abîme. »
Sur les toitures végétalisées et façades vivantes, souvent présentées comme la panacée, il tempère : « Chez nous, dans le sud, faire des toitures végétalisées, c’est compliqué. On ne va pas planter une forêt sur un toit où il fait 60 degrés l’été. Et une façade végétalisée, ça s’entretient mal, ça consomme énormément d’eau et économiquement, c’est complexe. » Sa conclusion est sans appel : « Il n’y a pas de solution idéale. Ce ne sont que des compromis. »
Quant au concept de la ville du quart d’heure, très en vogue dans les discours urbanistiques, il reste mesuré. « C’est intéressant, mais très complexe à mettre en œuvre. À Nîmes, les gens préfèrent prendre leur voiture, se garer et faire toutes leurs courses. Pendant des années, nous avons construit des grands magasins à l’extérieur des villes — aujourd’hui, nous en héritons. »
Réglementation : le parcours du combattant
C’est sur le terrain réglementaire que Jérôme Bouzeran se montre le plus critique. « Il n’y a pas si longtemps, j’étais capable de faire une petite faisabilité en une paire d’heures. Aujourd’hui, il me faut une semaine. » La raison : une accumulation de documents — PLU, PPRi, OAP, PADD — qui se comptent en centaines de pages chacun et qui, parfois, se contredisent. « Il faut aller chercher celui qui est prioritaire. Et même quand on coche toutes les cases, le projet reste soumis au bon vouloir d’un élu ou des voisins qui peuvent se plaindre. Aujourd’hui, il faut être très motivé pour vouloir construire. »
À cela s’ajoute la crise du marché immobilier : « Le coût de construction est de plus en plus élevé parce que les normes viennent se contredire. On ajoute les normes écologiques, les normes thermiques… Et derrière, le promoteur doit vendre. En ce moment, ce n’est pas simple. »
L’IA : une révolution déjà amorcée
Sur le numérique et l’intelligence artificielle, Jérôme Bouzeran tranche avec le discours ambiant de la méfiance. « Il ne faut plus en avoir peur. Il faut apprendre à la dompter et savoir l’utiliser. » Lui-même a plongé dans le grand bain il y a seulement quelques mois, à la suite d’une erreur sur un projet qui l’a contraint à tout reprendre. « Je me suis dit : les règlements sont tellement denses qu’il va falloir que je me fasse aider. J’ai construit un agent IA qui me permet aujourd’hui de trier tous les règlements qui nous contraignent. »
Il entrevoit un futur où l’IA gérera la domotique des bâtiments de façon autonome : « L’IA pourra dire à une copropriété : attention, le bâtiment n’est pas bien isolé, il faudrait faire ces travaux. C’est là où l’IA va amener beaucoup de valeur sur la gestion du bâtiment existant. » Et d’ajouter, avec une pointe d’enthousiasme : « Je travaille avec l’outil Claude. Dans un an ou deux, nous aurons la capacité à générer du dessin. C’est très prometteur. »
Le bâtiment idéal : celui qui fonctionne tout le temps
Interrogé sur la ville inclusive — seniors, jeunes, personnes handicapées, familles — Jérôme Bouzeran défend une vision pragmatique : mélanger les fonctions. « À Montpellier, on le voit souvent : des commerces en rez-de-chaussée, des bureaux au premier étage, des logements au troisième. Un bâtiment qui fonctionne toute l’année, toute la semaine. Faire cohabiter des seniors avec des étudiants, c’est génial. » Il travaille d’ailleurs actuellement sur un projet qui mixe logements seniors, commerces et bureaux.
Et si l’on devait résumer l’ambition ultime de l’architecte en une phrase ? « C’est que les gens aient le plaisir de partager des moments entre eux dans un environnement créé pour eux. Quand ça arrive, le projet est réussi. »
© Photo : Prototype du Trophée des Mozart de la Réussite du Gard conçu par Jérôme Bouzeran






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