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Fiona Urbain
14 octobre 2026 Dernière mise à jour le Mercredi 14 Octobre 2026 à 12:44

Depuis fin septembre 2026, les lycéens d'Occitanie manifestent leur colère. Professeurs absents, classes surchargées, Parcoursup incompris, canicule insupportable dans les salles de cours : leurs revendications sont légitimes, unanimement reconnus comme tels par la Région Occitanie. Mais derrière la mobilisation, c'est une équation financière explosive qui se révèle : la Région investit massivement dans ses lycées pendant que l'État réduit drastiquement ses dotations. Kamel Chibli, vice-président en charge de l'Éducation, a pris la parole. Sans filtre.

Des revendications légitimes dans une société sous pression

Avant tout, un constat partagé. «Les revendications sont totalement légitimes. Il y a aujourd’hui quelque part une souffrance de notre jeunesse», ouvre Kamel Chibli, vice-président de la Région Occitanie délégué à l’Éducation, l’Orientation, la Jeunesse et les Sports. «La souffrance de nos jeunes, c’est aussi le réceptacle de l’état de notre société et du malaise de bon nombre de familles dans un contexte budgétaire compliqué. Quand on a entre 14 et 17 ans et qu’on voit les parents avoir des difficultés de fin de mois, ça peut rejaillir.»

Les chiffres confirment ce malaise profond : selon le baromètre Ipsos-BVA d’octobre 2026, plus de 8 jeunes sur 10 redoutent une vie « plus difficile » que celle de la génération précédente. Dans ce contexte, les lycéens portent des revendications qui touchent au cœur du fonctionnement de l’école : professeurs non remplacés — parfois absents cinq à six mois pour certaines matières en terminale —, classes à 35 ou 37 élèves, journées trop longues, incompréhension face à Parcoursup, conditions d’études dégradées par les épisodes de canicule.

«On ne peut pas imaginer que des élèves en terminale passent quatre, cinq ou six mois sans professeur de français. On peut imaginer l’inquiétude de ces jeunes qui s’apprêtent à passer des examens. Par ailleurs, je pense qu’on ne peut pas traiter la question de l’avenir des jeunes sans traiter la situation du corps enseignant, de son statut et de sa reconnaissance salariale.»

4 millions d’euros de dégâts : condamnation des violences sans atermoiements

La Région ne ferme pas les yeux sur les débordements qui ont accompagné certaines mobilisations. Une cinquantaine de lycées sur les 226 établissements publics d’Occitanie ont été dégradés — 20 % du parc — dont 7 nécessitant d’importantes opérations de réparation : incendies de loges d’accueil, destruction de systèmes de contrôle d’accès, dégradations de portails et façades, notamment aux lycées Stéphane Hessel et Roland Garros à Toulouse, Jean Mermoz et Jules Guesde à Montpellier, Albert Camus et Voltaire à Nîmes.

Le bilan financier s’élève à 4 millions d’euros de dégâts pour la seule Occitanie, sur un total national estimé à plus de 25 millions d’euros. La Région, qui est son propre assureur, assumera l’intégralité de la facture — et a systématiquement déposé plainte.

Kamel Chibli tranche sans ambiguïté : «Nous condamnons tout acte de vandalisme, de dégradation. D’abord, ça ne sert pas la cause. On sait très bien qu’il y a un certain nombre de jeunes ou de moins jeunes qui ne sont pas forcément issus des lycées et qui viennent profiter de ce mouvement, qui est légitime, pour faire remonter des revendications.»

Le gouvernement, sourd à la colère lycéenne

Face aux mobilisations, la réaction du gouvernement est pointée du doigt avec une sévérité remarquable. «Ce que l’on constate, c’est l’absence de réaction du gouvernement, qui reste totalement sourd dans un contexte où notre jeunesse demande à être entendue. La réaction du gouvernement se fait très tardivement, pas avec les établissements, et surtout les réponses ne sont pas du tout arrivées.»

L’annonce de 3 000 professeurs supplémentaires par l’Éducation nationale est jugée insuffisante. Carole Delga, présidente de la Région, avait pourtant alerté depuis longtemps. Dès septembre 2024, elle appelait à faire de l’éducation une grande cause nationale : renforcer les moyens de l’Éducation nationale, réformer Parcoursup, repenser les rythmes scolaires, revaloriser le métier d’enseignant. Des propositions qui font aujourd’hui directement écho aux revendications des lycéens.

Parcoursup : la Région demande une réforme en profondeur

Sur Parcoursup, le diagnostic de Kamel Chibli est sans appel : «J’ai plutôt le sentiment que Parcoursup, dans le contexte actuel, n’est plus en capacité de répondre à l’orientation et à l’avenir des jeunes. Pour moi, au regard de la remontée de l’ensemble des jeunes lycéens, c’est qu’aujourd’hui on joue avec son avenir quasiment avec une pièce. Et cette inquiétude-là, il faut l’entendre.»

La Région défend depuis longtemps le transfert de la pleine compétence d’orientation aux Régions — au-delà de la seule information sur les métiers. «C’est une réalité : la décentralisation n’est pas trop d’actualité, mais c’est une vraie ambition territoriale qui permettrait d’être beaucoup plus efficace», a-t-il souligné.

2 milliards investis — et 800 millions retirés par l’État

C’est le paradoxe central que la Région Occitanie dénonce avec la plus grande vigueur. Depuis 2016, elle a investi près de 2 milliards d’euros dans la construction et la rénovation de ses lycées. Un record national : 11 nouveaux établissements ouverts, 3 lycées sur 4 désormais neufs ou rénovés (75 %), 138 000 lycéens bénéficiaires. La Région investit 43,5 euros par habitant dans ses lycées, contre une moyenne nationale de 33,8 euros.

Et dans le même temps ? «La région Occitanie, en l’espace de 11 ans, aura perdu de l’État 800 millions d’euros. C’est l’équivalent de l’investissement sur un mandat complet. On nous demande d’investir massivement pour rénover, pour créer des lycées, et dans le même temps on nous supprime chaque année des dotations qui ont un impact assez conséquent.»

La situation va s’aggraver : le Projet de Loi de Finances 2027 prévoit une nouvelle baisse de 1 milliard d’euros de dotations pour les Régions. Pour l’Occitanie seule, ce serait entre 100 et 200 millions d’euros supplémentaires en moins. «C’est l’équivalent de deux années consécutives de rénovation de l’ensemble des bâtiments de notre région. Si on continue à ne pas être entendu, on n’y arrivera pas. Ça, c’est clair.»

10 millions d’euros d’urgence contre la canicule

L’été 2026 a été historique : 53 jours de canicule entre juin et août, un mois de juin le plus chaud jamais enregistré en France depuis 1900. Dans les lycées d’Occitanie — la région la plus exposée aux épisodes de chaleur extrême —, les conditions d’étude sont devenues insupportables pour certains élèves, notamment lors des examens de fin d’année.

La Région a réagi en urgence. Lors de la Commission permanente du 16 octobre 2026, une enveloppe supplémentaire de 10 millions d’euros a été débloquée, ciblée exclusivement sur la lutte contre les fortes chaleurs, avec une priorité donnée aux salles d’examen pour le baccalauréat 2027. «Le plan, c’est la mise en place de brasseurs d’air — des ventilateurs au plafond — de films anti-UV sur les fenêtres, de pare-soleil. Des choses qui permettent de diminuer trois ou quatre degrés et d’éviter ce qu’on a vécu, même si le risque zéro en matière de canicule n’existe pas.»

Cette enveloppe s’ajoute aux 300 millions déjà consacrés depuis 2016 à la rénovation énergétique des lycées — une politique qui a permis de réduire de 17 % la consommation d’énergie et de 13 % la consommation d’eau du parc lycéen.

Un appel à la mobilisation collective

Kamel Chibli termine par un appel à la solidarité qui dépasse largement le seul cadre éducatif. «Il faut que le gouvernement entende que la situation aujourd’hui n’est plus tenable. On ne peut plus tenir dans ce contexte. J’appelle tout le monde — que ce soient les lycéens, les habitants de notre région, les parlementaires — il faut que le gouvernement entende.»

La Région a d’ores et déjà adressé un courrier aux parlementaires pour défendre les financements de l’apprentissage et de la formation professionnelle, et organisé le 15 octobre une centaine d’événements populaires sur l’ensemble du territoire pour alerter l’opinion sur le sort des apprentis. Car au-delà des lycées, c’est l’ensemble du système de formation qui est menacé par le désengagement de l’État.

Carole Delga le formule en des termes qui résonnent comme un manifeste : «Les jeunes ne peuvent pas être une priorité dans les discours et une variable d’ajustement dans les budgets. Ils ont besoin d’une école qui leur donne confiance en l’avenir.»

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