Olivier Sarlat, directeur régional de Veolia Eau pour la région Sud, s'est rendu à Barcelone pour découvrir en profondeur le modèle catalan de gestion de l'eau. Confrontée à un stress hydrique historique qui a mené ses réserves au plus bas, cette région a radicalement transformé son modèle. En misant sur un mix combinant le dessalement de l'eau de mer et la réutilisation de masse des eaux usées, le territoire sécurise désormais l'approvisionnement de sa population. Un laboratoire à ciel ouvert riche d'enseignements pour la France, alors que le changement climatique redessine la carte des ressources en Europe. Reportage vidéo en immersion catalane.
L’urgence climatique et le sursaut catalan
En Catalogne, la transition hydrique ne s’est pas faite de manière linéaire : elle s’est imposée par la violence d’une crise environnementale sans précédent. Face à des cycles de sécheresse de plus en plus intenses et rapprochés, les infrastructures traditionnelles ont montré leurs limites, poussant les autorités à repenser l’intégralité du cycle de l’eau.
Josep Lluis Armenter, directeur de l’Agence Catalane de l’Eau (ACE), rappelle la gravité de la situation qui a servi de déclic : « Nous avons vécu une sécheresse et nous sommes arrivés jusqu’à 14 % seulement de réserves d’eau. C’était une situation critique. Je crois que toute la population, les industries ainsi que le secteur agricole ont pris conscience qu’il s’agissait d’un problème général. Après la crise vient l’opportunité d’améliorer les choses. C’est le moment de travailler, d’être très ingénieux et d’apporter des solutions pour garantir la sécurité du service et de l’approvisionnement. »
Cette résilience repose d’abord sur un effort collectif de sobriété. À Barcelone, la consommation moyenne est descendue à 105 litres par habitant et par jour, un chiffre particulièrement bas si on le compare aux 120 litres de Lille, aux 200 litres de Mascate (Oman) ou aux 450 litres de New York.
Toutefois, la sobriété seule ne suffit plus face aux projections climatiques. Sur l’ensemble du pourtour méditerranéen, les prévisions à l’horizon de 20 à 30 ans indiquent une hausse des températures moyennes de 2°C, accompagnée d’une diminution du débit des cours d’eau et de la recharge des nappes souterraines de 20 % à 30 %.
Le dessalement de masse sous perfusion technologique
Pour compenser ce déficit chronique, la Catalogne déploie depuis plusieurs années des ressources dites “non conventionnelles”. Le premier pilier de cette stratégie est l’usine de dessalement du Llobregat, mise en service en 2009 pour sécuriser l’approvisionnement de 4,5 millions d’habitants de l’aire métropolitaine.
Carlos Miguel, directeur de cette infrastructure industrielle majeure, en détaille le fonctionnement rigoureux : « Cette usine peut produire, au maximum, environ 2 000 litres d’eau potable par seconde en continu. L’étape préalable est très importante : il s’agit du prétraitement, qui se compose d’une clarification et de deux étapes de filtration. Cela garantit que cette eau salée arrive correctement aux membranes avec une bonne qualité, pour éviter qu’elles ne s’encrassent. Ensuite, l’étape de dessalement par osmose inverse affiche un taux de conversion de 45 %. Cela signifie que nous fabriquons 45 litres d’eau potable pour 100 litres d’eau de mer prélevée. Enfin, un post-traitement de reminéralisation apporte les minéraux nécessaires pour que l’eau soit équilibrée et propre à la consommation, avant une désinfection finale conforme aux normes européennes. »
Longtemps critiqué pour son impact environnemental et sa lourde empreinte énergétique, le dessalement a bénéficié de ruptures technologiques importantes. Grâce à l’osmose inverse de nouvelle génération, la consommation électrique a été divisée par 42 depuis les premières usines de dessalement thermique des années 1970, s’établissant aujourd’hui à moins de 3 kWh/m³.
De plus, la gestion des saumures (l’eau fortement concentrée en sel rejetée après filtrage) fait l’objet d’un suivi strict. Les résidus sont acheminés à deux kilomètres au large via un émissaire sous-marin sophistiqué pour assurer une dilution rapide et préserver la biodiversité marine, sous le contrôle permanent de l’Agence Catalane de l’Eau.
La REUT ou la circularité absolue de la ressource
Le second pilier, encore plus spectaculaire par sa philosophie d’économie circulaire, est la Réutilisation des Eaux Usées Traitées (REUT). Alors que la France réutilise à peine 1 % de ses eaux usées, l’Espagne atteint une moyenne nationale de 14 %. Dans l’aire métropolitaine de Barcelone, la production d’eau issue de la REUT a été multipliée par 15 en cinq ans, passant de 3,8 millions de m³ en 2018 à 56 millions de m³ en 2022. Désormais, 25 % de l’eau potable de la métropole provient de cette filière.
Au cœur de ce dispositif se trouve la station d’épuration (STEP) de Baix Llobregat, qui traite à elle seule 36 % des eaux usées de la métropole.
Claudia Carbonell, directrice de la station, exprime sa fierté face à l’utilité publique de son outil de travail « Notre rôle est d’épurer l’eau, puis de la régénérer pour lui donner de nouveaux usages, une nouvelle vie. Le plus important, c’est d’avoir un bon traitement biologique pour éliminer les nutriments et fournir l’eau à la station de régénération dans les meilleures conditions possibles.
Nous en faisons différents usages : environnemental, agricole, ou la recharge des nappes phréatiques. Pendant la sécheresse, nous en avons principalement fait un usage pré-potable. Chaque goutte d’eau qui entrait dans la station était transformée en eau pré-potable. Cette eau se mélangeait ensuite sur deux ou trois kilomètres dans le fleuve Llobregat, puis elle était captée en aval par l’usine de potabilisation. L’eau régénérée est de très bonne qualité. Sur le plan analytique, elle est même bien meilleure que celle du fleuve Llobregat lorsqu’on l’analyse. Car en période de crise, le fleuve ne charriait que de l’eau du fond des réservoirs, très chargée en matières organiques. »
Cette eau ultra-pure ne sert pas qu’au robinet ou aux champs. Elle remplit également une fonction de bouclier écologique : injectée directement dans les puits de la nappe phréatique de Barcelone, elle crée une barrière hydraulique qui repousse l’eau de mer et les ions chlorures, empêchant la nappe d’être définitivement contaminée par le sel après des années de surpompage. Pour parfaire le modèle de circularité, les boues issues de l’épuration sont valorisées par digestion anaérobie pour produire du biogaz, générant une puissance de 7,8 MW qui optimise l’efficacité énergétique de l’installation.
Haute sécurité sanitaire et traque des polluants
L’acceptabilité sociale de ces technologies repose entièrement sur la transparence et la sécurité sanitaire. Au laboratoire de la Compagnie des Eaux de Barcelone, les équipes veillent quotidiennement à la conformité du cycle intégral. Au-delà des normes européennes classiques, les scientifiques surveillent de près les polluants émergents, anticipe Miquel Paraira, directeur de la qualité de l’eau : « Nous disposons d’une ligne de travail dédiée au contrôle des polluants émergents, ces composés qui ne figurent pas encore dans la réglementation mais dont la communauté scientifique commence à parler, tels que les stupéfiants, les résidus de médicaments, les microplastiques ou les PFAS. Notre collaboration avec l’administration est primordiale car nous avons un double client : le citoyen et l’administration. »
Pour compléter ces analyses de pointe, le laboratoire utilise une méthode unique en Espagne : un panel de dégustation spécialisé, composé de professionnels formés, qui évalue régulièrement le goût et l’odeur de l’eau distribuée aux citoyens afin de garantir un confort de consommation optimal.
Un miroir et des enseignements pour la France
Longtemps considéré dans l’Hexagone comme une solution de dernier recours, le dessalement fait l’objet d’un net changement de paradigme. Dans un rapport publié à l’été 2025, l’Inspection Générale de l’Environnement et du Développement Durable (IGEDD) recommande formellement d’intégrer le dessalement comme un levier structurel à part entière dans le mix hydrique national, aux côtés de la REUT et de la chasse aux fuites.
Pour Olivier Sarlat, le constat sur le terrain est sans appel : « Mes collègues espagnols me disent : “Olivier, bienvenue ici dans ton futur.” Les Pyrénées-Orientales vont être le premier département fortement touché, tout comme l’Hérault et l’ensemble du pourtour méditerranéen. Mais les cartes du BRGM montrent que cette problématique n’est plus réservée au Sud : le Centre et l’Est de la France connaissent déjà de forts déficits hydriques.
Le message que je souhaite faire passer aux services de l’État et aux élus décideurs, c’est que pour prendre les bonnes décisions, il faut avoir connaissance de toutes les solutions possibles. Oui aux retenues d’eau, oui au renouvellement des réseaux pour limiter les fuites, mais oui aussi au développement massif de la réutilisation des eaux usées traitées et, à certains endroits, du dessalement. Prenez en compte toutes les options pour décider en votre âme et conscience des meilleures solutions à court, moyen et long terme. »
En s’appuyant sur l’exemple catalan, Veolia accompagne déjà des initiatives locales adaptées aux contraintes géographiques françaises, notamment dans les Pyrénées-Orientales, le département le plus sec de France, ainsi que dans l’Hérault
La leçon de Barcelone est claire : la transformation du modèle repose sur trois priorités indissociables : l’anticipation des infrastructures avant la crise, une gouvernance intégrée associant tous les usagers (collectivités, industriels, agriculteurs), et une pédagogie transparente pour garantir l’acceptabilité sociale.





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